« Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu’elle se passe tous les jours à Paris. Tout le peuple s’assemble sur la fin de l’après-midi, et va jouer une espèce de scène, que j’ai entendu appeler comédie. » Tel le Persan de Montesquieu, le spectateur du théâtre de la Ville a pu, en cette soirée du 23 novembre 2005, se trouver ahuri face à un comportement social aussi curieux que pittoresque.

Un public nomade

Des hommes et des femmes se réunissent donc dans un lieu connu pour sa programmation résolument contemporaine, parfois avant-gardiste. Ils ont choisi, sans qu’aucune forme de contrainte ne les y ait obligés, de venir voir la nouvelle création de Maguy Marin, célèbre elle aussi pour son travail chorégraphique conceptuel et engagé. Ils sont venus, et ils sont avertis. Mais ce qui distingue ces spectateurs-là de ceux que l’on croise dans les salles habituelles, c’est qu’ils ne sont pas là pour assister au spectacle : ils sont venus pour s’en aller. Dès les premières minutes de la performance, le ballet commence, non sur le plateau, mais dans la salle. Selon une chorégraphie minutieuse et rythmée, les départs s’enchaînent, à tout moment, et tout au long des cinquante minutes que dure la pièce. Certains semblent savoir dès la première image qu’ils ne veulent plus voir ce spectacle, d’autres s’en aperçoivent quelques minutes avant la fin…

Une scène sans spectacle

Pendant ce temps-là, sur la scène, dans un mouvement d’inversion, se déroule un non-spectacle. Au fond du plateau laissé vide, une série de miroirs en quinconce, agités de tremblement par un souffle continu, suggère la fragilité de l’image et de la représentation, en même temps qu’elle fait penser à un clavier, formé de touches alternativement noires et blanches. Sur ces notes miroitantes, des performers, danseurs et non danseurs, interprètent une partition dont ils figurent eux-mêmes les sons. Formant des groupes à géométrie variable, ils apparaissent le temps d’accomplir une action banale, dans un même mouvement : manger une pomme, mettre une veste, porter un arbre ou un bébé, montrer fugitivement ses fesses. Le rythme de leurs apparitions et les micro-variations qui les travaillent, composent progressivement une symphonie de signes, évoluant, par petites touches, du trivial au burlesque. Et petit à petit s’élève dans l’esprit du spectateur attentif l’image de la vanité des comportements qui tendent à être automatisés, désindividualisés. Et le danseur qui brusquement sort du mouvement collectif incessant dans lequel il évoluait parallèlement aux autres pour se figer, face au public et à la scène vide, que la lumière envahit alors, évoque le philosophe qui quitte la caverne platonicienne pour contempler le ciel des idées. L’individu s’extrait du groupe pour contempler le vide en pleine lumière. L’œuvre de Maguy Marin, à la frontière du théâtre, de la danse et des arts plastiques, s’attache à mettre en formes une perception du monde qui, certes, est désenchantée. Mais, dans sa froideur, elle ose affronter le vide qui, selon elle, envahit ce monde des apparences que l’art s’est attaché à stigmatiser depuis bien longtemps.

Un vide qui fait scandale

Mais le contre-spectacle de la salle n’est pas fini. Certains de ces comédiens d’un soir sont restés, non pour voir la fin de la performance, mais pour huer les danseurs. Et l’on est effaré de découvrir ce qui fait scandale à Paris : un spectacle qui ose mettre en cause la représentation, et expérimenter avec rigueur et radicalité une forme qui se nierait elle-même, pendant à peine une heure. Le travail de Maguy Marin est sans émotion, plat peut-être comme une symphonie sans timbre, mais il est bien moins scandaleux que le spectaculaire bon marché qui fait applaudir les foules. Un Persan contemporain serait sans doute bien surpris de découvrir une société dans laquelle c’est l’économie de signes au service d’une pensée exigeante qui fait scandale, et non la saturation de signes au détriment du moindre sens.


T. Karsenti


Maguy Marin
Umwelt

Théâtre de la Ville du 22 au 26 novembre 2005