L’unique roman à ce jour de Louis-Marie Jourdain est un livre ambitieux et brillant. A la fois conte fantastique à la Edgar Poe et récit post-moderne à la Brett Easton Ellis, il est surtout prodigieux roman d’éducation, qui conduit son personnage, Adam Albion, à une terrible révélation, comme son lecteur à ouvrir les yeux et les oreilles sur la nature véritable de la pop.
Video killed the radio star (Pictures came and broke your heart)
Car « c’est ça la pop. On trouve un sens à sa vie dans des chansons écrites par des salauds qui n’en ont rien à foutre. » Machine à fabriquer du sens et du fantasme, la pop fournit à Louis-Marie Jourdain un cadre et un univers, des discours et des intrigues, mais aussi une sourde inquiétude qui vient hanter Adam Albion, cet innocent revenu de l’oubli. Celui-ci vient d’être abandonné par celui qu’il a aidé à devenir le chanteur dominant et dernier, Name. Ce dernier lui échappe, dès cette couverture de magazine croisée au début du roman : « La photo est presque la même que celle du disque, et c’est ce presque qui m’inquiète. C’est difficile à expliquer, mais cet imperceptible décalage est logique. Pratiquement toutes les photos qui paraissent depuis quinze jours proviennent de la même série, mais elles sont imperceptiblement différentes. L’effet global est déroutant, sans que je m’explique pourquoi de façon convaincante. » La situation est d’autant plus désagréable que Name sort un album, et, comme Adam le confie à une certaine « Louise » qui se trouve être la chanteuse la plus célèbre du monde, « je n’ai pas travaillé sur ce disque, mais je suis convaincu que si je l’avais fait j’aurais eu ces idées-là. Comment a-t-il fait ? »
You spin me right round, baby, right round (like a record, baby, Right round round round)
Le boulot cependant, et ses avanies, continuent : « Sous les volutes intestines du Train bleu, j'attends l'assistant. Quelques retouches à peine ont été nécessaires aux images de la dernière fois, le disque est quelque part dans les limbes qui séparent la fin de mon intervention des bacs à disques. Pour un boulot aussi exempt d'avanies, j'ai trouvé le nombre de coups de fil du studio de prises de vue passablement ostensible. L'origine de cette inflation s'est avérée être l'assistant. Pas grand-chose d'une oie blanche, finalement. Comme on se trompe. » Mais ce n’est plus l’essentiel, pas plus peut-être que regarder MTV ou trouver le compagnon d’une nuit.
Voici donc Adam parti pour une enquête qui ne dit pas son nom, de chapitre en chapitre (qui révèlent au passage une science du titre assez remarquable, et de la structure assez admirable), de son passé et de notre futur, au cours de laquelle il croisera entre mille autres la longue silhouette élégante d’Annie Lennox, un boys band gémellaire et blond dont il s’occupe, une chanteuse sexuelle, et un certain Henry James plus britannique, ironique et sage que l’original. C’est d’ailleurs ce dernier qui transforme son enquête en mission, et lui confie un mystérieux objet.
I just can’t get you out of my head (La la la la la la la la La la la la la la la la)
Aussi bien le roman fantastique bascule-t-il sans cesse vers une métaphysique de la pop, toujours drôle et désabusée. « Non non, non non non non, non non non non, non non il n’y a pas de limites, comme le dit la sagesse pop. » La blague, alors, n’est jamais qu’un moyen pour cette intelligence jubilatoire de se déployer, mais aussi pour le regard inquiet du romancier moraliste de pénétrer plus avant non dans l’industrie du disque et du fantasme, mais dans le travail qu’elle opère sur nos âmes et nos consciences, dans l’empreinte qu’elle laisse sur nos espoirs et nos craintes, dans le monde qu’elle déploie pour nous, et où elle nous fait vivre.
« Si vos rêves se réalisaient, en supporteriez-vous l’absence ? Si la Fortune les exauçait, en concevriez-vous d’autres ? La réponse à cette question est la clef de ce qui nous rapproche. Mais sans doute ne puis-je espérer que vous compreniez si vite l’importance cruciale des liens qui nous unissent. […] Vous allez voir. Vous allez savoir. Vous allez aimer. »
A. Brunn