Smells like holy spirit

Troisième volet d’une trilogie commencée avec Gerry (2002) et continuée avec Elephant (2003), Last Days montre les derniers jours de Blake (Michael Pitt), rock-star dépressive, camée jusqu’à la moëlle et mal sapée. Échappé d’un centre de désintoxication, Blake erre comme une âme en peine avant de rentrer chez lui, où un quatuor de jeunes drogués (Asia Argento, Lukas Haas et consorts) assiste dans une indifférence à peine voilée à sa déchéance. Of course, comme on dit à Seattle, toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé est escamotée tout en étant assumée…

Come as you are (et n’oublie pas ton vieux t-shirt sale)

Car Gus Van Sant réussit à la fois à se défaire des images convenues qu’on attendrait d’une biopic de Kurt Cobain (nulle Courtney en furie, nul plan de fix halluciné, nulle re-création navrante de suicide…) et à jouer de ces mêmes clichés que tout spectateur, même non abonné à Voici, a en tête. C’est moins l’exactitude historique qui importe qu’un certain esprit rock’n’roll : le cul d’Asia Argento, les propres fringues et chansons de Michael Pitt, le ballet orgiaque sur fond de Velvet Underground. S’expose ici toute la désinvolture sombre et sale d’une génération que les experts en marketing ont trouvé bon de qualifier de X et que Gus Van Sant, en évangéliste fasciné, tire vers le chemin de croix – c’est bien d’hagiographie qu’il s’agit, de «vie de saint», schéma récurrent dans la plupart de ses films depuis Drugstore Cowboy. Rien d’étonnant donc à ce que le film s’achève sur une Ascension qui montre l’âme de Blake quittant la dépouille du jeune homme allongé à la manière du «Christ mort» de Mantegna.

Gus unplugged

Film rock’n’roll, Last Days est aussi un film musical, construit comme un tube, avec refrain, thème et variations. Gus Van Sant y exploite – de façon moins systématique et plus légère cependant – le dispositif mis en place dans Elephant qui consiste à répéter de longs plans-séquences en créant du lien visuel ou sonore là où le vide règne (vide social, spirituel et narratif) et en donnant rythme et fluidité à l’ensemble. Tout se passe comme si, après avoir visité les rouages de la machine hollywoodienne (Good Will Hunting en 1997, Psycho en 1998, Finding Forrester en 2000), le réalisateur avait suivi des cours de rattrapage express sur le cinéma d’auteur et bachoté la totalité des films de Sokourov, Kiarostami et Hou Hsiao-Hsien. C’est sans doute là son génie – réussir à faire passer le cliché américain (le road-movie dans Gerry, le teen-movie dans Elephant, le rock-star-movie dans Last Days) au tamis d’une mise-en-scène d’avant-garde qui s’était jusqu’alors rarement penchée sur la matière pop dont il est ici question. Ces Last Days se regardent comme on écoute la cover d’une chanson classique qui s’avère meilleure que la version originale.


M. Leroy-Terquem et J. Mintzer


Gus Van Sant
Last Days

Last Days, film de Gus Van Sant, avec Michael Pitt, Asia Argento, Lukas Haas, Kim Gordon