La série auto-proclamée la plus classe et la plus aboutie de la télé américaine est de retour : les Fisher poursuivent pour une troisième saison leur petite comédie de la mort, avec ses tombereaux de questions existentielles et ses corbillards de problèmes superficiellement philosophiques. Ne boudons pas notre plaisir : regardons-les s’ébattre pathétiquement dans leur misérable vie, ouvrons à nouveau les portes de leur petite entreprise de pompes funèbres…
Mrs Fischer enlève le haut (le bouton du haut)
La surprise est d’ailleurs plutôt bonne : la série semble se dévergonder et quitter, pour un temps au moins, le ton grinçant et guindé qui la caractérisait jusque-là. Que les aficionados ne s’affolent pas : l’humour noir d’Alan Ball est intact, mais il prend une dimension plus ludique et plus légère, évidemment bienvenue. Les scénaristes commencent ainsi à jouer avec les codes de la série ; la célèbre séquence d’ouverture, traditionnellement dévolue au mort (ou à la morte) de l’épisode, est l’occasion d’une surenchère de trouvailles. La mort n’est jamais où on l’attend, les fausses pistes se multiplient… on se prendrait presque à faire des paris (c’est la gamine : elle va se faire écraser par le tracteur tondeuse qui arrive en arrière plan ! Ah non, c’est finalement sa grand-tante, allergique, qui gonfle comme un dirigeable après avoir été piquée par une guêpe). À ce petit jeu morbide, l’épisode « La mort fait des heures supplémentaires » l’emporte haut la main : comme son titre l’indique, les morts se multiplient, et les séquences d’ouverture finissent par envahir tout l’épisode.
Les personnages sont eux aussi gagnés par ce brusque accès de légèreté : Mrs Fischer s’encanaille et s’entiche d’un jeunot (rassurons les ligues familiales : fidèles à ses principes, elle ne va pas s’entêter ; le mot « plaisir » ne fait pas partie de son vocabulaire) ; Claire croit trouver son élément dans son école d’art ; David semble enfin vivre ouvertement son homosexualité (en 2002, pour un homme de 30 ans et quelques, à Los Angeles : ça c’est du progrès social !)… Seul Nate ne se déride pas : personnage définitivement gagné par la prétention et l’esprit de sérieux, il est plus englué que jamais dans l’hétérosexualité, ce douloureux problème.
Gender wars ?
C’est là l’étrangeté de cette saison de Six feet under : les intrigues sont si mal reliées les unes aux autres que c’est forcément volontaire. On sait que les Fischer sont marqués par un certain individualisme (Ruth, la mère de famille, s’en plaint assez souvent, dans ses nombreuses crises d’hystérie lucide), mais cela va beaucoup plus loin : les deux frères, Nate et David, finissent par vivre en parallèle, leurs existences ne se croisant jamais. Ils ont beau travailler ensemble et se voir chaque jour, les intrigues qu’ils portent chacun ne s’entrelacent pas, sauf peut-être dans le dramatique dénouement de la série.
La leçon de cette étrange construction scénaristique semble claire : hétérosexualité et homosexualité sont deux réalités irréductibles l’une à l’autre. Pire encore, hétéros et homos ne peuvent se comprendre, quand bien même ils partageraient de très similaires problèmes (de couple, de cul, du reste). Peut-être est-ce une manière de souligner les dérives du communautarisme à l’américaine, mais la série ne le dit pas : les caméras d’Alan Ball et de ses réalisateurs ne jugent pas, elles décrivent. Mais ce qui pourrait passer pour la force du Politically Correct se transforme en faiblesse idéologique (de l’adjectif judgemental comme injure suprême, voyez Sex and the city). Ne pas juger, ce n’est pas toujours être un démocrate progressiste…
La négative attitude (mort aux supers week-ends)
Ou quand Mrs Fischer finit par se reboutonner… La saison, décidément, était un peu trop légère : or Alan Ball n’aime pas la légèreté. Les épisodes s’enfoncent peu à peu dans un masochisme invraisemblable. Tous les personnages, même ceux qui gravitent autour de la famille, sont touchés par le malheur, et Six feet under s’englue dans un pathos démesuré. S’il arrivait un dixième de ce qui arrive aux Fischer à une famille réelle, nul doute qu’elle programmerait un suicide collectif dans l’heure. Mais cela ne fait rien : Alan Ball est prêt à toutes les invraisemblances pour promouvoir sa vision pessimiste et cynique de l’existence. Il semble espérer, dans un dandysme auquel seul un habitué des grands studios américains peut encore croire, incarner un Oscar Wilde des temps présents. Hélas, trop poseur, il ressemble plutôt à un adolescent vaguement gothique, pour lequel le noir n’est guère qu’un dress code.
Il faut donc voir Six feet under, parce que c’est une série fascinante de masochisme nombriliste, parce que la réalisation est toujours aussi léchée et parce que les acteurs sont à la hauteur, voire au-dessus. Ne serait-ce que pour Lauren Ambrose (Claire), il faut voir Six feet under. Même si cette série est au malheur ce que les chansons de Lorie sont au bonheur : une sorte d’hyperbole hystérique.
B. Darbeau