Un vieux proverbe assure que le mieux est l’ennemi du bien. Il fallait donc un certain courage pour entreprendre de traduire un texte qui l’était déjà, et dont la première traduction avait de surcroît reçu la bénédiction de l’auteur en personne. Par ailleurs et quand bien même l’ombre portée par cette première version française eût été moins intimidante, Ulysse peut aisément passer pour l’exemple canonique du texte intraduisible. Il est couché dans une langue excessive et proliférante, dans un anglais tordu, changeant, parcouru de néologismes et de mots étrangers, mais aussi de pastiches et de comptines populaires, sans rime ni raison. C’est une prose immanquablement poétique, et qui parvient ainsi à rendre, de manière hallucinatoire, la ruée chaotique des sentiments, la rumeur du corps, mais aussi les coups de boutoir portés par un monde de plus en plus hostile à l’homme, et la perte de repères qui fonde la modernité des années dix et vingt.

Ulysse est un champ de bataille, celui d’une guerre interne à la langue. Le principe n’est pas purement formel. Avec la prose, c’est la raison bornée et les principes abscons sur lesquels la société est bâtie qui craquent et qui s’approchent, sans jamais l’atteindre, du point de rupture. Joyce y met en scène un précis de décomposition sociale et littéraire avec des jeux de mots tels que « the unhappitents of the earth » (inhabitants, les habitants+unhappy, malheureux), « remembrandts » (remembrance, la remémoration+Rembrandt), « the Prince of Dinmurk » (din, le tintamarre+murk, la boue). Le problème, pour le traducteur de ce livre, est (presque) simple : le mot y prend toujours le pas sur la chose, le son fait progresser le texte plus que ne le fait l’objet qu’il désigne.

Portmanteau-words

Ces mots-valises (que cette nouvelle traduction rend, et qui avaient été escamotés dans celle d’Auguste Morel : « lui tendit son chapeau et sa canne de frêne » devient ainsi « tendit à Stephen chapeau et frênecanne », au début d’ « Eumée » ) représentent, entre autres, des obstacles énormes à la traduction. Et pourtant, on traduit bien Lewis Carroll, inventeur des mots-valises (portmanteau-words en version originale), spécialiste des néologismes, des jeux de mots, des dérives sémantiques et autres phénomènes rétifs au passage dans d’autres langues. Alors, pourquoi pas Joyce ? Son roman est de toutes façons déjà une traduction de l’irlandais, comme l’explique l’inénarrable Buck Mulligan à la vieille servante dans le premier chapitre. L’intuition joycienne dépasse ici le réflexe nationaliste frileux, la tentation du gaëlique ; elle rejoint l’idée proustienne (les deux hommes sont exactement contemporains) selon laquelle un texte littéraire serait toujours déjà une sorte de traduction : « Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur » (Le Temps Retrouvé, Pléiade, tome III, p. 890). Cette tâche est visible et volontairement mise à nu dans les pages de la nouvelle traduction ; Jacques Aubert écrit, dans la postface qu’il en donne, qu’il s’agissait de ne pas travestir le texte en version originale et de le maintenir à distance respectueuse du français fluide : « Il est remarquable que le parti qui nous a pris d’une traduction au plus près de la lettre maintienne ce relief, et la marque de l’étranger, étranger que la voix prenante du sujet, elle aussi, porte si bien, à sa manière. »

Ulysse à la plage

Nous ne vous mentirons pas en vous racontant qu’Ulysse est un livre qu’on emmène à la plage. Ni même un livre qu’on puisse lire d’une seule traite, comme un roman (il n’est pas sûr qu’il en soit un, mais c’est une autre histoire). Nous soupçonnons d’ailleurs que beaucoup de ceux qui en ont fait l’acquisition depuis juin l’auront posé sur l’étagère sans l’ouvrir. C’est un livre impossible, incompréhensible, désarmant (mais il est du meilleur effet dans les bibliothèques, c’est certain). Pourtant, il gagnerait à être débarrassé d’une gangue de préjugés élitistes. Par exemple, il n’est pas nécessaire d’avoir (re)lu Homère pour le comprendre, ni de savoir quel épisode correspond à celui de Nausicaa ou d’Ithaque, et pourquoi. Cette trame est un jeu de carabin, certes très brillant, qui passionne les spécialistes mais entrave la lecture cursive.

Car les préoccupations les plus cruciales de ce texte restent l’Irlande du premier vingtième siècle, livrée au colonialisme arrogant des Britanniques, d’une part, et à la stupidité provinciale et chauvine des Dublinois, de l’autre. Joyce n’est pas seulement un rat de bibliothèque, c’est un auteur qui s’est collé à rendre, autant que les aspirations de l’esprit et que l’histoire de la littérature mondiale, la matière brute, le fonctionnement des corps, le tout dans une langue démotique et vulgaire ; il se méfie de l’obscurité et, comme Stephen dans la bibliothèque Sainte-Geneviève, prend toujours le parti de la radiance. On en voudra pour preuve le oui orgasmique de Molly, la femme adultère, qui clôt le texte. Et il se trouve que cette nouvelle traduction est bien moins prude et lisse que l’ancienne ; « ce vieux birbe de Dr Collins des maladies des femmes » est devenu « le docteur Collins ce vieux coincé spécialiste des maladies des femmes » (« Pénélope ») ; « Onehandled adulterer » est redevenu « Adultère Unemanche » (« Eole » , « le manchot-adultère » dans la première traduction). Le mot de Pyrrhus retrouve le ton gouailleur que lui donne le cancre de Dedalus, « Encore une victoire comme celle-là et nous sommes fichus» (« perdus » chez Morel, qui traduisait mal le registre de « done for »). Quant aux insultes, elles ont rajeuni de presque un siècle, et plus d’un « espèce de crétin » est passé à « fils de pute », ce qui n’est pas si mal.

Cette nouvelle traduction n’est pas parfaite, et elle n’est pas définitive. Comme son original, elle est illisible. C’est pour cela qu’elle est excellente, et que nous vous la recommandons chaudement.


K.J. Wallart


James Joyce
Ulysse

James Joyce, Ulysse, traduit de l’anglais (Irlande), Gallimard, coll. Du Monde Entier, 2004, 992 pages, 34 euros. Nouvelle traduction par Jacques Aubert, Pascal Bataillard, Michel Cusin, Patrick Drevet, Sylvie Doizelet, Bernard Hoepffner, Tiphaine Samoyault, Marie-Danièle Vors, sous la direction de Jacques Aubert.

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