Rien de plus intime, dit-on, que le désordre qu’on sème (ou non) autour de soi. Si les règles de la société veulent qu’on ne le dévoile que fortuitement et le plus souvent dans la honte, les règles de l’art l’érigent au contraire en paradigme : toute œuvre est une réorganisation du monde, un ordre savamment bordélisé. Le site de l’artiste multipiste Philippe De Jonckheere, www.desordre.net, en est l’illustration ludique – en acte, en mots et en images. Le programme suggéré par le titre est suivi à la lettre : véritable labyrinthe, il propose des parcours en sauts de puce ou abîmes sidéraux, subjectifs, déconcertants, mais toujours étrangement accueillants.
Car tel est, naturellement, le risque du dérangement : on peut aimer se perdre, et s’agacer de se sentir exclu d’un lieu trop marqué par des débordements qui ne sont pas les nôtres. Rien de tel sur www.desordre.net, où les errances paraissent naturelles, à la fois libres et guidées ; difficile, une fois lancé, de revenir en arrière par le même chemin – mais ces promenades de Petit Poucet ne recèlent que de bonnes surprises.
Les multiples directions où le site envoie ses visiteurs répondent à la diversité des activités du concepteur : informaticien, poète photographe plasticien, artiste numérique, écrivain, oulipien, Philippe De Jonckheere fait feu de tout bois.
S’il fallait mettre un peu d’ordre dans tout ça, il faudrait dire que l’atmosphère est d’abord littéraire : De Jonckheere nous laisse piocher à notre guise de Proust à François Bon (les liens sont nombreux vers le site de ce dernier, dont on parlera plus tard ici), de Shakespeare à Michel Foucault. L’arsenal de la modernité est à portée de main dans la bibliothèque où l’on feuillette à coups de clics, comme en visite chez un inconnu qui nous laisserait seul un instant près de ses livres. Evidente parenté de ce projet avec tout l’art du siècle, attiré par le chaos, dont Artaud résumait ainsi l’ambition paradoxale :
Il faut que tout
Soit rangé
Dans un ordre
Fulminant.
Autoportrait en creux et bosses
Mais cet univers ne se tisse pas qu’à coups de mots : Babel est illustrée. Le propriétaire des lieux est aussi homme de regard, plasticien et photographe, et c’est finalement surtout dans son ambiance graphique que le site trouve son originalité. Polaroïds en forme de journal intime, variations photographiques autour d’un thème ou d’un artiste, présentation d’expositions : www.desordre.net est un espace ouvert, et on y croise d’autres artistes, amis, admirés, épaulés. Là encore, entre Marcel Duchamp et Céline Guichard, le champ est libre pour l’exploration ou les redécouvertes.
Le visiteur est sans doute le dernier oublié, dans cet attirail de références hétéroclites où l’on aurait pu craindre d’être relégué au rang de spectateur des goûts et dégoûts d’un seul : hymne à la création littéraire et picturale, www.desordre.net est aussi célébration des potentialités ludiques et interactives de l’Internet. Où l’on peut, donc, jouer aux échecs contre un adversaire fictif mais coriace, ou à l’une des 800 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 00 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 (nombre, il n’est pas inutile de le préciser, « un milliard de milliards de milliards de fois supérieur au nombre d'atomes que l'on pourrait faire tenir dans la totalité de l'univers observable») parties de Memory proposées sur la base d’un Je me souviens revisité.
La navigation est enfantine, et – les risques en moins – on éprouve le plaisir d’un enfant autorisé à s’asseoir à la place du pilote de l’avion pour essayer tous les boutons (le jeu doit être nettement moins amusant avec une connexion bas débit, cela va sans dire). Et le plus surprenant est peut-être que ce site aux dimensions de l’univers, en constante évolution, parvienne à toucher par sa dimension personnelle : comme le dit le « Bloc-notes », « Parfois tout cela donne le vertige. Les jours de plus grand courage, se dire au contraire que dans ce labyrinthe se trouvent les clés de soi-même comme dans les rêves ».
S. Bogaert