Il fallait vivre avec son temps.
Emma aimait bien l’idée d’être moderne. Elle alla donc à la librairie, toute excitée par cette nouvelle résolution. Elle sautillait presque sur les pavés glissants d’Yvetot et faisait jouer les volants de sa robe d’été : ce n’était pas encore la saison, oh non, mais elle n’en pouvait plus d’attendre les premiers rayons de soleil. Et puis, il fallait bien faire hommage au nouveau tournant qu’allait prendre son existence : enfin, Emma allait lire autre chose que des romans.
Vraiment ? Pouvait-elle tourner aussi simplement la page de tant de rêves ? Pouvait-on oublier en un instant Madame de Lafayette, Philippe Besson ou Nicolas Pagès ? Le cœur battant à tout rompre, elle le vit, dans la vitrine, lui chuchotant déjà à l’oreille ses doux mots sulfureux…Impuretés, impuretés : quelque chose en elle l’attirait vers Djian.
Et pourtant, elle résista ; elle ne se connaissait pas cette volonté. Peut-être était-ce la voix à la radio, ce matin, qui n’avait cessé de marteler : « Il faut être moderne ! Résolument moderne ! » Une bande dessinée : voilà le fantasme secret, le doux rêve bleuté qu’elle caressait depuis quelques jours. Elle poussa la porte de L’Yvretot.
Elle repéra aussitôt sa couverture chatoyante. C’était comme un tableau contemporain, quelque chose de Nicolas de Staël peut-être (fière d’elle, Emma se réjouit des références qu’elle accumulait dans sa mémoire : décidément, cette encyclopédie était un très bon investissement). Et puis ce titre… Le Chant des Baleines… Quelle promesse de beautés mystérieuses, de majesté marine… Son esprit divaguait, charmé par les chants de matelots : déjà, Emma voyait les bras tendus des pêcheurs, les filets fiévreux, les poissons luisants et chauds encore, les mains moites des loups de mer.
Emma s’oubliait.
Elle se ressaisit à temps pour prendre le dernier exemplaire du Chant des baleines de Baudoin ― quel nom étrange et pénétrant, pensa-t-elle ― gagner la caisse, payer ce qu’elle devait à la libraire, l’air un peu honteux (cette provinciale comprendrait-elle son goût si résolument moderne ?). Elle avait acheté sa première bande dessinée, sans même l’ouvrir.
Enfin rentrée chez elle, les enfants confiés à la nourrice, elle s’enferma à double tour, toute tremblante. Après un temps de recueillement (quand même, Baudoin, c’est pénétrant, et même étrange), elle tourna lentement la couverture, puis la page de garde, puis celle du titre, elle devinait déjà les contours de la première planche, et…
Dieu que c’était laid !
Vite, elle tourna les pages suivantes : laid, laid, encore laid, horrible ! Cette planche peut-être ? Non, laide aussi. Et puis, l’orange et le rouge ne vont pas ensemble, même sa petite couturière normande savait cela ! D’où sortait donc ce monsieur Baudoin ? (Ce nom, tout de même, n’était pas si bien.) D’abord, elle espéra que personne ne l’avait vue sortir de la librairie avec cet ouvrage sous le bras. Et puis, elle se rappela la radio, son envie d’être moderne, son ouverture d’esprit. Elle décida de lire, même si c’était une épreuve.
Emma aima, contre toute attente. Elle adora même, parce qu’Emma est comme ça : elle aime ou elle déteste ― parce qu’on ne peut pas dire peu oui ou peu non. C’est que l’histoire que Baudoin (pénétrant, oui, et étrange aussi bien) racontait était sublime. Elle n’était pas sûre d’avoir tout compris : un homme marche, on ne sait où, à la recherche d’une note. Comment peut-on perdre une note ? Emma, elle, se souvenait toujours des dernières mélodies de la radio. Cet homme croise sur son chemin une jeune femme : elle attend sur le quai d’une gare, pour aller à son mariage (si seulement j’avais pu rater le train du mien, pensa Emma ; aussitôt, elle pouffa de son audace). Ils discutent, il dit « J’aimerais qu’on s’aime ». Elle disparaît pour aller prendre son train, il continue sa route, passe au-delà d’une montagne, et puis tombe mort. Emma ne comprenait pas pourquoi ; confusément, elle eut l’impression que tout cela était une métaphore de la vie. C’est comme Rodolphe et moi, commença-t-elle… Mais elle n’acheva pas sa phrase, et vérifia immédiatement si les enfants n’étaient pas derrière la porte. Cette bande dessinée racontait vraiment une belle histoire ; elle sentait qu’elle allait aimer la bande dessinée, presque autant que Djian.
Mais quand même, que c’était laid !
B. Darbeau