Le roman de Maria Soudaïeva

C’est peine perdue : on aura beau chercher dans nos catégories traditionnelles où, comment classer ce texte inqualifiable, il continuera de résister au répertoire. Alors bien sûr, il n’a rien d’un roman ; c’est pourtant ici que l’on a choisi de parler des Slogans de Maria Soudaïeva.

34. MÊME À TÂTONS PARLE LA LANGUE DES ASSASSINS !

En effet, et malgré le nom de l’auteur russe sur la couverture, ce livre n’est pas l’œuvre d’une seule. Même, il est le fruit d’un travail si étroit entre l’auteur et son traducteur Antoine Volodine qu’on s’arroge ici le droit de le considérer comme une œuvre quasi collective, où l’indétermination de la paternité fait écho à la grande voix anonyme qui souffle, crache, éructe et murmure alternativement chacun de ces « slogans ».

Cette voix fragmentaire exige d’être écoutée avant de se plier au jeu du commentaire :

«51. PARTISANES, A VOS COUTEAUX, PRENEZ LES HARPES POUR PRÉTEXTE !

65. PAS DE PITIÉ POUR LA MOUETTE QUI RENONCE AUX ORGUES !

73. QUE PERSONNE N’EXPLIQUE LE VISAGE DU SINGE !

77. PETITE SŒUR, N’IMAGINE PAS UN AU-DELÀ DES FOSSES !

91. RÉVEILLE TES OMBRES JUSQU’AU SANG ! »

Des exclamations numérotées, rangées dans trois parties de longueur strictement égale : Programme minimum, Programme maximum, Instructions aux combattantes. Une organisation maximum pour un maximum de désordre, une déflagration anarchiste dans un monde où à chaque chose est attribuée une étiquette. Une psalmodie hurlée, qui déchaîne ses accents par salves impitoyables :

«138. AVANCE MASQUÉE, FRACASSE, CHANTE, AVANCE, TUE !»

104. TANT PIS POUR LA FIN DU MONDE !

Maria Soudaïeva s’est donné la mort en 2003. Née à Vladivostock d’un père russe et d’une mère coréenne, elle a vécu en URSS, en Chine, au Vietnam. Le peu qu’en dit Antoine Volodine, qui l’a connue de près, fait deviner une femme en qui action, poésie et politique s’intriquent jusqu’à la folie. Fondatrice, avec son frère, d’un éphémère groupuscule anarchiste, elle se consacre notamment à la défense des femmes prostituées, exploitées et réduites en esclavage par la mafia post-soviétique.

Maria Soudaïeva connaît bien la fureur totalitaire du Socialisme Réel, dans laquelle elle a grandi ; ses Slogans ont quelque chose du martèlement des hauts-parleurs, vociférant en boucle des mots d’ordre révolutionnaires. Elle a connu aussi les lendemains du communisme qui libèrent un terrible flot de violence et de désordre, et mêlent la cruauté de l’économie de marché à la sauvagerie de la loi mafieuse. Elle prédisait, écrit Volodine dans l’introduction qu’il consacre à son texte, un avenir plus que sombre à ces régions du monde : dans ses diatribes exaltées aux accents prophétiques, elle voyait le chaos où elles allaient sombrer, l’état de guerre totale qui les engloutirait, et prophétisait « un écroulement généralisé de l’humanité » (Volodine).

L’œuvre de Maria Soudaïeva est marquée par ces visions apocalyptiques. Chaque fragment s’inscrit dans une série titrée (« Après Nitchevo », « Matrices », « Calcul du temps », « Pisse brûlante, poussins sordides »…), et vaut simultanément par lui-même ; ce qui s’impose au lecteur de ce texte à première vue dispersé et presque illisible, c’est la puissance des images, dont le point d’exclamation final souligne l’irradiation.

La prose prend les dimensions de l’univers (« 150. NOS TOURTERELLES COMME DES ROCS, NOS PÉLICANS COMME DES MONTAGNES ! »), un univers où la figure humaine s’estompe au profit de formes inouïes et pourtant liées profondément à des cauchemars très reconnaissables et très archaïques : « 65. ARAGNE GRISE, D’ABORD DISPERSE TES YEUX DORÉS ÉTRANGES, ET ENSUITE : RIEN ! ».

124. PETITE SŒUR, TOUT EST FINI, A TOI DE JOUER ENCORE !

Non, on ne sait pas dire ce que c’est, cette litanie incantatoire, ces cris ouverts, ce tutoiement qui vient frapper en plein visage une cible insaisissable. Ce qu’on sait, c’est qu’il est question de la furie du monde et de résistance, de la perte du corps et de la fin des temps, d’envol et de trahison, d’action politique et de causes perdues.

«40. TON MASQUE EST UN LABYRINTHE IMPRENABLE !»

On sait aussi que le principe de non-contradiction n’a pas plus cours chez Maria Soudaïeva que dans les songes nocturnes ; que le haut et le bas se renversent, et que le silence est encore une parole qui dure.

«151. MÊME QUAND TU CHANTES, SILENCE ABSOLU !»

Malgré l’impitoyable dureté du chant, les trois parties de Slogans se ferment sur trois évocations symétriques d’un avenir enfin radieux :

«Les mauvais jours

339. UN JOUR NOUS SERONS DEBOUT FACE AUX VAGUES !

340. UN JOUR ENFIN NOUS SERONS PLUS MORTS QUE VIFS !

341. UN JOUR NOUS AURONS LE SOLEIL EN BOUCHE !

342. UN JOUR NOUS AURONS BALAYÉ DEVANT LA PORTE !

343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT !»

121. N’ECOUTE PAS CE QUE DIT TA BOUCHE !

Il faut certes saluer l’initiative de l’éditeur qui publie là un texte rare, difficile, et très loin de prétendre aux grandes vagues médiatiques de la rentrée littéraire. Mais on ne peut non plus lire Slogans sans s’arrêter au travail d’Antoine Volodine, qui va de son propre aveu « bien au-delà du travail qu’on attend d’un traducteur ». L’introduction précise comment, après la mort de l’auteur, il reçoit des mains du frère de Maria un manuscrit inachevé, parfois « illisible », dont il s’attache à faire « un seul torrent ».

Soit. Mais ce qui déconcerte le lecteur familier de l’œuvre du romancier Volodine, c’est l’extraordinaire parenté qui relie leurs deux univers et leurs deux styles. Volodine dit avoir été « bouleversé » par cette proximité presque magique : cette « sœur d’écriture » paraît tout droit sortie d’un de ses romans, tant elle ressemble à ses « figures féminines à la dimension imprécatoire, en guerre ouverte contre le monde réel, qui mêl[ent] engagement politique et création ». Au point qu’on pourrait douter de son existence en-dehors du monde de la fiction, et attribuer à Volodine lui-même la création conjointe du texte et de son auteur. Slogans serait ainsi le prolongement de son œuvre romanesque, en ce que ce livre réaliserait l’échappée hors de la narration que s’interdit l’écrivain dans ses propres ouvrages ; une manière d’issue poétique, et une façon pour lui de réaliser son souhait « d’écrire en français une langue étrangère ».

« Héroïne post-exotique », Maria Soudaïeva ? Sans aucun doute. Et, femme bien réelle ou auteur fictif née de l’imagination de l’écrivain Volodine, son livre Slogans, à la poésie puissante et bizarre, est à lui seul un objet romanesque.


S. Bogaert


Maria Soudaïeva
Slogans

Maria Soudaïeva, Slogans, Editions de l’Olivier, 2004, 109 p., 15 €.

Extrait:
CONNAITRE SON CORPS
69. NE COMPTE QUE SUR TES PAUPIERES POUR NE PLUS RIEN VOIR !
70. EMPRUNTE LES PASSAGES ETROITS, CHERCHE LE REVERS DES LUMIERES !
71. ECOUTE LES LANGAGES ETRANGES AVEC LA BOSSE DE TES YEUX !
72. NE RESPIRE PLUS AVEC TA MAIN DROITE !
73. SI TU POSSEDES ENCORE UNE MEMBRANE, MANGE-LA !