Southern Exposure

Hillston, en Caroline du Nord, ressemble à s’y méprendre à un havre de paix. Sa station balnéaire de luxe, ses gigantesques maisons de bois en bordure de lac, ses magnolias et… sa brigade des homicides font des envieux. Mais c’est oublier que, dans le Sud, il y a dans toujours un cadavre planqué dans le hamac. Et à Hillston, les meurtres se succèdent en dépit des efforts de Justin Savile, flic marié, sobre et non-fumeur qui aura à la fin du roman abandonné deux de ces trois qualificatifs.

De la série télévisée au roman policier, et retour

Car Hillston a beau être une caricature de paradis pour vacanciers argentés, on y rencontre un concentré d’Amérique malade : éboueurs en grève, immigrés clandestins, universitaires sadiques, écrivains miteux et avocats véreux y croisent la sulfureuse star Mavis Mahar, venue donner un concert exceptionnel, pendant qu’un serial-killer s’amuse à infliger à d’innocentes jeunes filles des tortures rappelant le martyre des saintes chrétiennes. C’est un Sud instable et rongé par la corruption qu’expose First Lady, un Sud oublieux de son histoire et qui constitue de ce fait un parfait terrain d’expérimentation fictionnelle et de réflexion socio-politique. Malone, qui fut longtemps scénariste de soap-operas (les fans de One Life to Live ne jurent que par lui), exploite ici une veine qui présente de nombreux points communs avec le Twin Peaks de David Lynch ou le Northern Exposure de Joshua Brand et John Falsey, au sens où ces deux séries télévisées, ancrées dans un lieu dysfonctionnel et peuplées par une galerie de personnages secondaires plus curieux les uns que les autres, en disent davantage sur l’état social, politique et économique de l’Amérique contemporaine que bien des essais. Malone applique ainsi au domaine de la littérature policière l’art d’entremêler les intrigues propre aux séries télévisées, et donne un aperçu saisissant des différents milieux qui composent cette micro-Amérique qu’est la bourgade de Hillston.

Physiologie du charming cop

Mais Hillston ne serait rien sans le regard que lui porte Justin B. Savile, cinquième du nom, qui, comme tout bon aristocrate désargenté, manie la désillusion et le snobisme avec une légèreté réjouissante. Notre héros a tout du charming cop – il rappelle à la fois le Dave Robicheaux de James Lee Burke pour la culture sudiste et le John Rebus de Ian Rankin pour les déboires alcooliques. Il possède ce qu’il faut de drame (son jeune fils vient de mourir, sa femme le quitte), de sex-appeal (même la grande Mavis Mahar, sorte de croisement musical et idéologique entre Madonna et Sting, c’est dire, y succombe) et d’excentricité (Justin n’a pas été élevé chez les ploucs et tient à le faire savoir) pour constituer le pilier d’une série policière commencée en 1983 avec Uncivil Seasons et continuée en 1989 avec Time’s witness (traduits en français aux éditions du Seuil sous les titres Enquête sous la neige et Juges et assassins) avant d’être délaissée pendant plus de dix ans au profit de scénarios télévisés. Michael Malone tient, en la personne de Justin Savile, un archétype de flic blessé qu’on croyait ne voir jamais revenir et qu’on attend maintenant de pied ferme dans un prochain opus, à jeun ou imbibé, seul ou accompagné.


M. Leroy-Terquem


Michael Malone
First Lady

Michael Malone, First Lady, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anick Hausman, Seuil Policiers, 2005, 464 pages, 20 €

Extrait:

Ici, à Hillston, nous nous considérons toujours comme des Sudistes, même si cela ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. Ce n’est pas seulement que le Sud a oublié son passé, c’est l’idée même du passé qui a disparu. Nos anciens passeports ne nous sont plus d’aucune utilité dans le Nouveau Sud – non pas parce que nous nous connaissons tous très bien, mais plutôt parce que nous savons que nous resterons toujours étrangers les uns aux autres. Jadis, lorsqu’il survenait à Hillston, un meurtre présentait toujours une particularité qui le rattachait à notre ville et à sa région, le Piedmont : les champs de tabac, les entreprises de textile, les fermes d’argile rouge, les universités à l’ombre des magolias, les gens du coin, leur école ou leur famille, il y avait toujours un indice typiquement du Sud. Mais ce monde semble maintenant aussi lointain que les chapeaux de paille et les voitures à chevaux de mes grands-parents, et, dans le Hillston d’aujourd’hui, aucun point de repère ne peut désormais m’aider à retrouver l’assassin.